« Nous sommes divisés par la même langue » disait de Gaulle au sujet de la relation franco-québécoise. Le français est-il pour autant le seul facteur de différenciation entre les deux cousins d'outre-Atlantique? Pas sûr : la culture d'affaires semble souvent constituer un autre terrain sur lequel les deux partenaires ne se comprennent pas toujours. Passage en revue de ces petites différences qui font toute la différence lorsqu'une entreprise décide de s'implanter dans l'Hexagone.
Pour comprendre à quel point France et Québec sont différents dans leur personnalité et donc, par répercussions, dans leur culture d'affaires, il est nécessaire de se replonger dans l'histoire des deux peuples. Le sociologue allemand Norbert Elias a été le premier à expliquer de cette manière, au début des années 40, les différences ethno-culturelles entre deux pays, en l'occurrence la France et l'Allemagne. La même grille de lecture peut être reprise ici pour mettre en lumière « l'exception française »…
Avec ses 2000 ans d'histoire, la France a derrière elle un long et tumultueux passé, marqué par une organisation politique centralisée et, sous la monarchie, une société de cour fortement structurée. Cette double tradition explique à elle seule deux caractéristiques profondément ancrées dans la culture d'affaires française : le formalisme et le respect de la hiérarchie. Le premier est parfaitement illustré par le vouvoiement systématique ou encore les formules de politesse, tout à la fois strictes et pompeuses, qui ornent chaque fin de lettres. Quant au second, pas question de court-circuiter les niveaux hiérarchiques en France! Ce sera au président d'une compagnie de discuter avec son homologue. En outre, toute décision doit être validée au sommet de l'entreprise. Or, plus on approche des hautes sphères, plus la rigidité est de rigueur… autant dire que les processus décisionnels sont longs et souvent laborieux.
La fin plutôt que les moyens
C'est bien là que réside la critique principale généralement faite aux firmes françaises. La lourdeur bureaucratique qui les caractérise fait de leur gestion un pari et de leur capacité de réaction un défi. Par conséquent, un investissement supplémentaire dans les domaines organisationnels est bien souvent nécessaire pour endiguer cette tendance lourde. Ainsi, la cohésion des équipes et leur alignement sur la stratégie de l'entreprise nécessitent un effort tout particulier… d'autant plus que chacun, au sein de la compagnie, cherche à s'affirmer et à faire respecter par les autres son espace personnel. Les grèves dans la fonction publique ne sont que l'illustration la plus frappante de cette autre particularité tricolore.
Mais les sociétés françaises ont aussi l'avantage de leur inconvénient : le goût de la planification et les nombreux filtres de décision leur assurent en effet une plus grande précision dans leurs choix et leurs projets. Un avantage renforcé par le fait que les entrepreneurs français gardent toujours en ligne de mire la finalité à atteindre, plutôt que les moyens qui leur permettent de la réaliser. De ce fait, si la mise en route d'un projet s'en trouve allongée, car conditionnée par la détermination des objectifs, son exécution est souvent plus rapide et efficace… car encadré par le plan de marche défini préalablement, bien sûr !
Des entrepreneurs frileux mais créatifs
Il résulte de ce dernier point que les entreprises de l'Hexagone sont davantage tournées vers une logique de long terme et connaissent en conséquence plus de difficultés à faire face aux pressions inattendues du court terme. Une spécificité qui se retrouve dans la personnalité de l'entrepreneur français, et même européen, qui, loin de l'image du self-made man nord-américain, apparaît par nature frileux et peu enclin aux risques : « la démarche solitaire de l'entrepreneur (…) est moins fréquente en Europe, explique Marcel Côté, responsable chez Secor, une société de conseils aux entreprises, implantée en France et au Canada. Le Français (…) est peut-être trop communautaire et collectif pour entreprendre la démarche très individualiste de l'entrepreneur ».
Cet état de fait s'explique aussi par tout un ensemble de facteurs, parmi lesquels figurent en bonne position le poids de la réglementation, un individualisme relativement faible, les difficultés de financement et un soutien public souvent insuffisant. La volonté du MEDEF, la principale organisation patronale française, de « redonner à l'entrepreneur et à l'entreprise la place qu'ils méritent au cœur de la société française » n'est donc pas anodine…
Toutefois, là encore, cet aspect est contrebalancé par un autre : la capacité des firmes à intégrer et adapter les influences extérieures. Cette réceptivité leur permet ensuite de développer et approfondir les concepts, de se les réapproprier, en vue de se placer avantageusement sur le marché mondial. Un avantage non-négligeable dans le contexte actuel.
Se comprendre pour mieux s'apprécier
Difficile d'accès, le marché français l'est donc certainement. Normes de qualité exigeantes, gestion d'entreprises délicate, flexibilité limitée, etc. ne sont pas pour faciliter l'implantation d'entreprises étrangères. Inutile toutefois de tomber dans la caricature : pour exemple, loin des préjugés traditionnels sur l'inertie de l'appareil étatique tricolore, les procédures administratives se sont sensiblement améliorées et « monter une entreprise en France prend [désormais] huit jours, soit un délai assez court », affirme Laurent Trupin, directeur général de l'Agence française pour les investissements internationaux (AFII). Sans compter que la France dispose aussi de nombreux avantages méconnus. Au premier rang d'entre eux, soulignons une productivité horaire comparable, si ce n'est supérieure, à celle des Etats-Unis, comme l'a démontré récemment une étude d'Ernst & Young, et un coût de la main d'œuvre ouvrière inférieur de 20% à celui des Etats-Unis et de 40% à celui de l'Allemagne, selon les chiffres du bureau du travail américain.
Forte de ces nombreux atouts, la France demeure donc une porte d'accès privilégiée vers le marché européen, tout comme le Québec représente souvent, pour les sociétés françaises, un premier pas vers celui de l'Amérique du Nord. Dans ce contexte, le plus important est d'avoir conscience des différences d'approche de chacun, afin de savoir en tirer parti pour mieux les dépasser.
Pierrick Lieben
Chambre de Commerce française au Canada, section Québec
Internet : www.ccfcquebec.ca
Courriel : ccfcquebec@qc.aira.com
Tél : (418) 522-3434